12 oct. 2013

Nos ancêtres face à la maladie - 2ème partie

Chapitre: 1| 2| 3

L'hygiène et l'alimentation
Voici quelques exemples glanés dans les rapports des médecins des "Lumières".
Le caractère encaissé de la plaine d'Alsace influe sur les conditions d'habitation qui se révèlent souvent être malsaines : air insuffisamment renouvelé, atmosphère humide du fait de la stagnation des nappes de brouillard et des fréquentes inondations du Rhin et de l'Ill.

Voilà de quoi envier la situation plus salubre des villages de vallée et de ceux du plateau lorrain exposés aux quatre vents. Cet air "épais", "grossier" rendrait les Alsaciens lents, paresseux, phlegmatiques aux dires des gens de "l'intérieur" qui considèrent qu'un sang moins "épais" et moins "visqueux" confère par contre nervosité et vivacité. L'atmosphère est rendue responsable du "manque d'énergie du système nerveux, de la surcharge bilieuse, de l'excès de lymphe dans le sang", des rhumes, des rhumatismes, des pleurésies et d'un vieillissement précoce (voyez, nous dit-on, les centenaires des montagnes suisses ! )

L'hygiène, à l'intérieur de la maison, est une notion peu conforme aux habitudes paysannes. Les inventaires après décès et les archives judiciaires permettent de reconstituer la situation d'avant la campagne hygiéniste du XIXè siècle. L'habitude invétérée de cracher, de se moucher avec les doigts (le mouchoir de col et celui qui sert de bourse sont plus répandus que le mouchoir à moucher) répond au besoin de rejeter hors de soi toute saleté, considérée comme l'intruse dans le corps humain. L'habitude de boire à la même cruche, de manger au pot commun, de laper la soupe à la même louche qui fait le tour de la table relèvent de gestes immémoriaux codifiés par l'usage.

La quasi-absence de baignoires (quelques cuves rondes ou circulaires seraient-elles susceptibles de remplir cet office ?) nous éloigne du plaisir et du raffinement que constitue le bain dans les couches élevées de la société citadine. Ici la pudeur prime sur l'hygiène et la morale chrétienne invite au refoulement du corps et à tout ce qui pourrait se rapprocher de l'auto-érotisme, se trouve naturellement refoulé dans la sphère de la honte : pas d'eau sans nudité. Les mentalités font le reste : est-il bien utile, dans une culture qui privilégie le "paraître", de se laver les parties du corps qu'on ne voit pas ? Tout au plus les cachera-t-on, au XIXè siècle, par du linge de corps parfaitement blanc.

En tout cas, l'eau est dangereuse : elle est soupçonnée d'instiller la maladie à travers les pores de l'épiderme; elle ramollit le corps, lui fait perdre une partie de sa virilité. La saleté constitue une couche protectrice, immunisante. La sueur, qui dégage les pores, peut fort bien remplacer l'eau. L'habillement favorise d'ailleurs la sudation et on recommande aux malades de porter des chemises imbibées de sueur.

Quelques fontaines apparaissent timidement dans les demeures rurales, mais, le plus souvent, on se lave les mains et la tête (parties visibles de l'organisme) à l'évier de la cuisine. Le reste n'est que manières "bourgeoises" ! On lave le linge entre deux et quatre fois l'an et l'accumulation de chemises et de draps dans les armoires n'est pas forcément synonyme de richesse, mais de nécessité. Et il manque dans les inventaires après décès le support le plus indispensable au séchage, à savoir la corde à linge...

Quant aux besoins naturels, au temps de la libre pissette, on va au fumier, sauf lorsqu'on est alité : les médecins déplorent que l'on conserve sous le lit, dans des sortes de récipients (on ne peut pas parler de pots de chambre, pas davantage qu'il n'y a de chaises percées), des excréments vieux de plusieurs jours et constatent qu'on ne prend même pas le soin de les arroser de vinaigre pour les désinfecter. Car les "commodités" ne sont pas perçues en tant que telles par les paysans et seul le curé dispose en général d'un "secret", parfois situé en surplomb par rapport au potager, ce qui permet en même temps de fumer ce dernier !

Se pose également le problème de la salubrité de l'air et de l'eau. Un des premiers gestes du médecin, lors d'une visite à domicile, consiste à ouvrir les fenêtres : l'atmosphère confinée des pièces surchauffées s'explique en général par le fait qu'on hésite à aérer, particulièrement en hiver, que les fenêtres sont petites et soigneusement calfeutrées par souci d'économie de chauffage. Quant à l'eau, elle est polluée par la proximité de l'étable, du fumier, du cimetière et par le rouissage du chanvre dans les mares stagnantes. Le discours du médecin consistera donc à mettre en garde les habitants contre la consommation de l'eau des puits corrompue à la fois par le bas (pollution de la nappe phréatique) et par le haut ( formation d'une glue de moucherons et de vers aquatiques).

Le médecin tente de déjouer par ailleurs les pièges de la consommation, le principal problème étant de convaincre le paysan qu'il ne suffit pas de manger à satiété ou de s'empiffrer (et d'incriminer au passage l'absorption d'aliments "épais" et "grossiers" à base de bouillie), mais de manger bien. Or la diététique n'est pas la préoccupation première des ruraux qui sont plus sensibles à la quantité des aliments qu'à leur valeur nutritive. La nourriture, affirment nos médecins, tient à la fois du remède et du poison. Les aliments "grossiers" (comme l'air "grossier") rendent le sang épais : tel est le cas de la viande de porc (qu'on oppose volontiers à la viande de bœuf fournie aux malades par les hôpitaux), de la bouillie (surtout si elle est confectionnée à partir de seigle ergoté), des pommes de terre non mûres...

L'aigreur des crudités et l'insuffisante maturité des fruits seraient responsables de rhumatismes. On incrimine également les excès de protéines d'origine céréalière et les avitaminoses caractérisées. Si l'on ne récuse pas la valeur calorique et les vertus antiseptiques du vin lui-même, qu'on oppose volontiers à l'eau douteuse des puits, on reproche aux piquettes acides de la plaine d'abréger la vie. Or la pression sociale continue à faire du "pinard" la voie royale de la santé, de la longévité, de la joie de vivre, tandis que l'alcool revêt en Alsace un caractère quasiment sacré et est considéré comme un élixir de vie, remède suprême contre les angines, les refroidissements, les indigestions et les brûlures : à la fois désinfectant, somnifère, anxiolytique, revitalisant, le schnaps alsacien est considéré comme "l'eau de vie" qui fortifie et qui guérit.

Enfin il est des obstacles quasiment insurmontables auxquels se heurtent nos médecins : d'une part, le poids de la misère, la maladie étant fonction de la situation sociale et pouvant générer une inégalité devant la mort ; d'autre part, l'interruption brusque et saisonnière du travail, les contrastes thermiques étant par ailleurs, de l'avis de nos médecins, néfastes à l'organisme. On supporte si mal l'oisiveté imposée par la période hivernale qu'on est en droit de se demander si, pour rester en bonne santé, il ne conviendrait pas de ne pas s'arrêter de travailler!

Qui soigne, et avec quel remède 
Les "remèdes du Roi" que propose le médecin et qui sont expédiés par dizaines de boîtes depuis Paris, siège de la Société royale de médecine, sont moins révolutionnaires qu'on aurait tendance à le croire : outre le quinquina et l'orviétan (composé de plusieurs dizaines de substances, dont la plus importante est la thériaque, associées à de la chair de vipère séchée), on utilise les "simples", souvent sous forme d'infusions, puisées dans la nature : baies de genièvre, ail, citron (riche en vitamines C) primevère, petite marguerite et violette,, petit lait, vin (bactéricide)...

Il y a donc prépondérance d'une thérapeutique d'évacuants et d'émétiques (vomitifs), mais également d'adoucissants, d'émollients susceptibles de décongestionner les enflures et les tumeurs. Par ailleurs, on préconise le bain curatif, plus précisément le bain aux plantes. Avec de tels remèdes, on fait ce qu'on peut. Ne soyons donc pas injustes envers ces physiciens qui, sous prétexte d'inefficacité thérapeutique, ne méritent pas une condamnation systématique.

Certains d'entre eux, comme le Docteur Blein à Neuf-Brisach, succombent à la tâche, après s'être taillé une forte popularité. Beaucoup d'entre eux, à défaut de pouvoir extirper la racine du mal (parce qu'ils sont appelés trop tard en cas d'épidémie et qu'ils agissent en désespoir de cause lorsque le bricolage du chirurgien-barbier a échoué), freinent ou jugulent les épidémies : c'est une semi-victoire et, compte tenu de la médiocre infrastructure hospitalière et de l'opposition, véhiculée par l’Église, à toute autopsie, ils ont des circonstances atténuantes. Tous rendent des soins gratuits aux plus démunis, opération philanthropique qui annonce celle entreprise par les médecins cantonaux au XIXè siècle.

Mais le problème n'est pas là : beaucoup de leurs malades sont des patients malgré eux qui refusent de prendre les médicaments prescrits, comme ils refuseront de se faire vacciner, et qui s'opposent à toute modification de leur manière de vivre. Ils parviennent finalement à sauver malgré eux ceux qu'ils veulent sauver, et c'est là l'exploit. Nous assistons ainsi au choc de deux cultures: une culture populaire de "demi-sauvages" (l'expression apparaît dans les rapports de la Société royale de médecine) à l'encontre de laquelle les médecins de la ville expriment l'horreur que leur inspirent la crasse, l'insouciance et les préjugés et une culture savante véhiculée par un citadin "parachuté" à la campagne, juché sur son cheval, parlant l'allemand ou le français (rarement le dialecte), utilisant des termes latins, voulant tout savoir, questionnant les gens sur leurs modes de vie (en quoi cela les regarde-t-il ?), imbus de leur supériorité et de l'intangibilité de leur doctrine, affichant une confiance optimiste dans le genre humain et considérant la maladie, désacralisée par le fait même, comme un phénomène naturel (et non surnaturel), maîtrisable et non imposé par la fatalité...

Or les mentalités ne sont pas prêtes à accepter le droit fondamental à l'existence dont les éloigne toute une culture religieuse. C'est ce choc de deux cultures : celle des "lumières" et des "civilités", celle de l'"ignorance" et de l' "animalité", qui conduit à l'incompréhension totale. De plus, le "physicien" revient cher : 1 à 3 livres tournois en fonction de la distance parcourue (c'est l'équivalent de deux à trois journées de travail pour un journalier). Aussi une poignée seulement d'inventaires après décès révèle-t-elle les dépenses de santé, au cours de la maladie du défunt, dans des fourchettes de 0,2 à 1,6 % des dettes passives résiduelles (contre 0,3 à 2,1 % pour les frais de notaire et 0,6 à 4,1 % pour les frais de funérailles). On préfère en effet aller voir le chirurgien ou le rebouteux, mais cette dernière démarche laisse moins de traces dans les fonds d'archives.

Le prestige du médecin, dont les compétences seraient universelles et qui serait la Loi, relève d'un cliché dont l'origine se situe au XIXème ou au XXème siècle. Les familiers de la campagne sont au contraire le chirurgien-barbier et l'empirique qui nous conduisent au seuil du surnaturel. En effet, les compétences techniques s'effacent devant le capital d'expérience et surtout les qualités relationnelles, faites de confiance et d'abandon, qui lient le patient au thérapeute moyennant un important investissement affectif.

Le chirurgien-barbier de la campagne n'a pas grand chose à voir avec celui de la ville, auxiliaire du physicien et membre d'une corporation. A la campagne, il est autonome et n'a pour seul bagage qu'une expérience acquise sur le tas, parfois à l'armée et les relations entre chirurgien et physicien sont beaucoup plus conflictuelles. Théoriquement, le physicien n'intervient qu'épisodiquement et de façon intermittente (puisqu'il est en même temps barbier, parfois arracheur de dents, si ce n'est forgeron). En temps que Scherer, Bader, Wundarzt , il collectionne les activités à l'instar du maître d'école dont il partage la polyvalence professionnelle.

En principe, il s'occupe uniquement de blessures externes, (d'où le vocable de Wundarzt ), en particulier à la suite des rixes et des accidents qui constituent la trame de la vie quotidienne, domaine réservé de la "petite chirurgie". Parfois, il est vrai, il devient l'assistant du physicien lors de certaines opérations : au maniement du rasoir, il joint la dextérité dans l'utilisation de la lancette pour procéder à la traditionnelle saignée. La pose du clystère ou des ventouses peut être considérée comme une opération de "petite chirurgie" l'ensemble des interventions ne nécessitant qu'un outillage sommaire (ciseau, trépan, scie, lancette, mortier, gobelets).

Enfin il peut assister la sage-femme, en cas de complication notoire, mais cette intrusion dans l'espace féminin soulève bien des réticences. Mais il y a plus grave : c'est qu'en l'absence du médecin, homme de la ville, le chirurgien est appelé à se mêler de pathologie interne relevant de la "grande chirurgie". Opérer une hernie, extirper un goitre, passent encore. Mais suturer un estomac ou tailler des calculs comportent des risques : l'insuffisance des connaissances techniques ne se trouve pas compensé en effet, à ce niveau, par l'habileté professionnelle. Or le chirurgien est parfois considéré comme l'homme de la dernière chance face à la contagion des "fièvres".

Si le barbier ou le forgeron est plus accessible que le médecin, qui se fait attendre et revient cher, il est aussi plus dangereux : il fait souvent tellement de dégâts que le médecin, appelé à la rescousse, n'a plus qu'à lever les bras au ciel... Les territoires respectifs du chirurgien et du médecin sont donc mal délimités, ce qui conduit à une campagne de dénigrement, orchestrée par les médecins, accusant les chirurgiens d'estropier, voire de tuer leurs clients, alors que les méthodes thérapeutiques (si je puis me permettre ce néologisme) ne diffèrent guère l'une de l'autre à part, peut-être, la prescription du quinquina ou de l'orviétan qui relèvent davantage de la thérapeutique des villes.

Or les médecins de la ville, tout en dénonçant les chirurgiens-barbiers, s'en prennent également aux "empiriques", ce qui pose le problème de la "médecine parallèle". Ces "médecins et charlatans dont la province est inondée" (pour reprendre l'expression du Docteur Wenner d'Obernai en 1779), empoisonnant, tuant, estropiant, qui sont-ils ? Nous reconnaissons, au milieu d'une véritable faune, des gens aussi différents que:
  • Les réducteurs ambulants d'hernies (Stein- und Bruchschneider), opérateurs de circonstance qui sillonnent la campagne; 
  • Les rebouteux et guérisseurs, très proches des "sorciers"; 
  • Les vendeurs de drogues (et les apothicaires sont égratignés au passage), montant leurs étaux sur les marchés; 
  • Les maréchaux ferrants, arracheurs de dents occasionnels, très au courant d'un certain nombre de secrets, puisqu'ils sont amenés à maîtriser le feu, le plus terrifiant des quatre éléments; 
  •  Le bourreau qui propose des remèdes drastiques et sudorifiques à base de graisse humaine, de poudre d'os et de raclures de crânes, puisqu'il dispose du corps de condamnés. C'est un personnage quasi magique qui est constamment en contact avec la mort, antithèse de la vie : aussi les onguents qu'il est amené à confectionner à partir de la graisse fondue et des os broyés des "pauvres pécheurs" seront-ils chargés de pouvoirs secrets et mystérieux.
  •  Enfin le curé, qui dresse un rapport sur l'épidémie, établit la liste de ceux qui sont susceptibles de se faire soigner gratuitement, surveille la marmite de viande destinée à sustenter les convalescents et distribue des médicaments, se fait guérisseur à l'occasion.
 Mais, avec le bourreau et le curé, nous pénétrons dans la sphère du surnaturel. Avant d'y accéder, voici quelques observations. Il est quasiment impossible de connaître l'importance numérique des "empiriques" associant, dans une para-légalité, les fonctions de chirurgien, de chiropracteur, de médecin, d'apothicaire, de psychanalyste, de confesseur, transmettant parfois à l'un de leurs fils le don de guérir, parce que nous disposons d'un petit nombre de témoignages écrits émergeant d' une civilisation de l'oral. Mais leur seule présence révèle les carences d'un "corps médical" à la campagne qui serait composé des seuls médecins et chirurgiens. Parfois, seules les enquêtes administratives (celle de 1786 sous les auspices de la Société royale de médecine et celle de 1790 réalisée par l'administration révolutionnaire) sont susceptibles de nous éclairer sur cette foisonnante activité.

D'autre part, le corps médical "officiel" est unanime pour les dénoncer. Soucieux de conserver et de séduire sa propre clientèle, hanté par une concurrence potentielle, il le fait souvent avec hargne et violence. Mais la frontière entre ces frères ennemis (praticiens diplômés ou expérimentés / charlatans considérés comme des criminels) est floue, dans la mesure où les premiers se font eux-mêmes charlatans à temps partiel. Le charlatan, c'est toujours l'autre : attitude conquérante et dominante de ceux qui veulent s'assurer, en toute bonne conscience, le monopole de la médecine et qui présentent le charlatanisme comme le négatif de la pratique médicale.
Or, entre les deux, les méthodes de guérison sont très proches, mais le seul fait qu'elles ne soient pas imposées par le haut, selon les prescriptions d'une médecine officielle et savante, suffit à les faire tomber dans le discrédit.

Médecine savante et médecine populaire apparaissent ainsi comme l'expression de deux cultures qui se détestent, mais se rencontrent sur le plan de la pratique médicale (l'un des points de convergence essentiels résidant dans la théorie des humeurs).

Il convient donc de nuancer le cliché opposant les savants médecins et les charlatans, marchands d'illusion.Or la force principale de la médecine populaire réside non pas dans la technique médicale, mais dans la confiance qu'elle inspire aux paysans dont elle partage la langue et l'univers mental : le grand levier n'est pas le savoir, la compétence universelle, mais l'expérience et la confiance. Et si on ajoute aux ingrédients un peu de surnaturel, c'est tant mieux : il ne peut qu'apporter un plus qui n'est pas négligeable.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire