4 oct. 2013

Nos ancêtres face à la maladie - 1ère partie

Chapitre: 1| 2| 3

De quelles maladies souffraient-ils
Pour nos ancêtres, la maladie et la mort font partie de la vie quotidienne. Les connaissances médical, alors rudimentaire, ne permet pas d'espérance de vie au-delà d'une quarantaine d'année en moyenne. La promiscuité, le manque d'hygiène, la malnutrition qui affaiblit le corps et l'esprit en sont les causes premières.
Comment ont-ils fait face et avec quels moyens? Allons voir cela de plus près...

L'article qui suit est issu de la thèse de doctorat d'État de Jean-Michel BOEHLER publiée en 1994 par les Presses universitaires de Strasbourg (3 vol. , 2470 p.) sous le titre : Une société rurale en milieu rhénan : la paysannerie de la plaine d'Alsace (1648-1789).

La maladie est, pour une large part, un phénomène de société : vouloir la réduire à des facteurs purement physiologiques, à savoir la plus ou moins grande vulnérabilité de l'organisme aux attaques microbiennes, serait en méconnaître et la dimension et la complexité. L'étude de la maladie doit dépasser le cadre précontraint des savantes théories médicales, puisqu'elle s'enracine à la fois dans les structures économiques et sociales qui constituent son environnement, dans les croyances religieuses et les attitudes mentales que suscitent les espoirs de secours, enfin dans les techniques de guérison lentement élaborées au cours des siècles. On passe ainsi de l'épidémiologie à l'anthropologie historique qui permet d'explorer l'épaisseur sociale et culturelle de la maladie.
Or, dans ce domaine, la campagne semble assez mal placée : non seulement du fait qu'elle ne se prête pas aux confidences (le paysan, par pudeur, mais aussi pour la simple raison qu'il n'en voit pas l'intérêt, ne se raconte pas), mais également parce que l'assistance médicale (qu'on me pardonne cet odieux anachronisme) ne s'y développe guère alors qu'elle commence à s'organiser en ville.

Les sources
  • Les causes présumées des décès, que certains curés ou pasteurs indiquent dans les actes de sépulture des registres paroissiaux. Ces indications, non systématiques, ne renvoient qu'une image partielle de la morbidité, puisqu'elles reflètent les connaissances rudimentaires que se partagent le déclarant (nourri d'expérience ancestrale et de savoir populaire) et le rédacteur des actes mortuaires. Affirmer qu'un tel est mort de "fièvre" ou d'apoplexie", c'est incriminer, plus ou moins maladroitement, les symptômes plus que les causes de la maladie. L'historien ne pourra en déduire un taux de létalité, puisqu'il ne connaît pas le nombre de personnes atteintes par telle ou telle maladie et ne disposera que de chiffres minimaux concernant, parmi les maladies mortelles, celles qui ont réellement débouché sur la mort.
  • Les grimoires qui indiquent les traitements appropriés pour combattre les maladies, à grand renfort de formules mystérieuses et incantatoires, posent des problèmes d'un tout autre ordre.
  • Les rapports des hommes de l'art, états de frais établis par les chirurgiens-barbiers, procès verbaux rédigés par les médecins des villes appelés à la campagne lors d'une épidémie désastreuse ou ceux, plus scientifiques, des "médecins des Lumières" après la création, en 1776, de la "Société royale de médecine", nous projettent au cœur d'un langage médical qui pose de délicats problèmes au niveau du décryptage et de la transcription, tout en n'offrant que des chiffres minimaux correspondant aux seules maladies qu'ils ont été amenés à soigner...
Trois problèmes se posent donc à l'historien : Comment connaître la maladie, car, avant d'attaquer l'ennemi, il faut l'identifier. A-t-on les moyens de combattre la maladie à l'ère pré-pasteurienne ? Peut-on, doit-on la guérir ? Existe-t-il une réelle volonté de combattre la maladie, dans la mesure où cette dernière, à l'instar de la mort et de la vie, est l'affaire de Dieu, non celle des hommes ?

C'était à des membres du clergé, ou bien à des savants juifs, plus ou moins compétents, que s'adressaient les riches et les puissants de ce monde, quant aux autres, ils appartenaient aux rebouteux, bourreaux, chirurgiens (chirurgi, bader) simples barbiers ou baigneurs le plus souvent voire même des marchands de chevaux, bonnes femmes ou sorcières de soulager la misère humaine. Dans les deux catégories, certains clients en réchappaient parfois, grâce à leur robuste nature et les autres s'en remettaient aux mains du Très Haut et se résignaient à mourir sans médecin. Ce n'est que vers le XVIè siècle que l'on constate en Alsace la présence d'un corps médical ayant suivit des études scientifiques. Et encore ces médecins ne se trouvent-ils que dans les grandes villes bien que le Magistrat de Strasbourg ait nommé vers 1637 le docteur Goller médecin pour le bailliage de Wasselonne.

Ces savants (archiater, poliater, Stattphysicus), viennent d'ailleurs souvent de fort loin, recommandés et reconnus par leurs écrits tel Melchior Sebiz à Strasbourg, originaire de Silésie, le Milanais Francesco Giuseppe Borri qui résida plusieurs années à Strasbourg ou encore Jean Lucas Chrniletzki à Mulhouse, qui est un Polonais d'origine.

 Donner un nom au mal, c'est déjà un peu le démasquer pour mieux l'exorciser. Mais nommer la maladie ne relève pas de l'évidence, compte tenu des mentalités de l'époque. On mesure toute l'angoisse et toute la superstition qui se profilent derrière un mal tellement "terrible" qu'on n'ose pas "l'appeler par son nom" (La Fontaine). Or l'historien, curieux de nature, cherche à briser ce tabou. En fait, les sources précédemment évoquées indiquent des infections, des coliques, des coups de sang, des fièvres qui ne se laissent pas enfermer dans une terminologie médicale rigide et indiscutable.

Les fièvres.
Quand on ne savait pas de quoi était mort le malade, le plus simple était de dénoncer une "fièvre" (au XIXè siècle on invoquera les "refroidissements"). Mais il y a "fièvre" et "fièvre" : elle peut être maligne (bösartiges Fieber), lancinante (schleichendes Fieber), épuisante (auszehrendes Fieber), ardente (hitziges Fieber ou Brand), putride (faules Fieber), pourprée (Fleckfieber), au point que nos éminents médecins d'aujourd'hui y perdent leur latin ! La fièvre pourprée correspond-elle à la rougeole ou à la scarlatine ? La tuberculose se cacherait-elle derrière la "phtisie, fièvre lente, sournoise, qui amaigrit, consume, exténue, ou derrière les "scrofules", affections ganglionnaires ? La diphtérie se cacherait-elle sous l' "angine pestilentielle" ou "le mal de gorge gangrèneux" ? Le "flux de sang", le "flux de ventre" renvoie-t-ils à la dysenterie ou à de simples dérangements intestinaux ? C'est que les indicateurs ont changé entre hier et aujourd'hui.

La maladie ne s'identifie pas par ses causes, mais, soit par les symptômes et syndromes (pustules à l'aine ou aux aisselles, toux et point de côté, vomissements de sang et crachats glaireux), soit par l'organe atteint (maux de poitrine, difficultés à respirer, mauvaise digestion). Mais l'historien est têtu : il réclame une typologie alors que, compte tenu de la polysémie des mots, aucune classification, aucune nomenclature n'est satisfaisante. Il est artificiel de distinguer endémies et épidémies, maux individuels et fléaux collectifs, maladies infectieuses et organiques, parce que la maladie ne revêt pas le caractère scientifique que nous lui reconnaissons aujourd'hui et qui, à l'époque, se trouvait voilé par les représentations collectives. Je tenterai néanmoins, à l'exemple des médecins des "Lumières", une nosologie qui n'a rien de systématique, en proposant une double distinction.

En moyenne et hors événement extraordinaire, un nourrisson sur 4 meurt avant son premier anniversaire souvent dès les premiers jours ou premières semaines après la naissance. Les maladies de l'enfance (rougeole, rubéole, varicelle, oreillons, coqueluche...) sont souvent mortelles. Les enfants succombent en grande partie à des maladies de l'appareil digestif : intoxications d'origine alimentaire qui provoquent des indigestions, des crampes d'estomac et des coliques, surtout en été. Ces entéro-colites estivales s'expliquent en partie par la consommation de fruits verts et d'eaux croupissantes, "vermineuses", propices aux ascaris, ces maudits parasites intestinaux : 10% des causes de mortalité, mais bien davantage si on isole l'échantillon des enfants de moins de 14/15 ans, s'expliquent de cette façon. Facteur aggravant en Alsace : la précocité du sevrage (3-4 mois contre 20 "en France", si l'on en croit le Docteur Maugue1 qui écrit au début du XVIIIè siècle) soumet les enfants très tôt à l'intoxication alimentaire, la transition étant trop rapide entre le lait maternel, immunisant, et l'alimentation des adultes, essentiellement céréalière, corrompue.

La deuxième cause de mortalité correspond aux maladies de la circulation, des sens et du système nerveux (convulsions, méningites) et aux fièvres éruptives : à la "petite vérole", responsable de 15 à 30% des décès d'enfants avant les tentatives d'inoculation, entre 1775 et 1785, et le recours, à partir de 1798, au vaccin de Jenner2 adopté avec beaucoup de réticence par nos paysans, s'ajoutent la variole, la varicelle, la rougeole...

Une impitoyable sélection naturelle
Un enfant sur quatre ne fêtera pas son premier anniversaire, car tout se coalise contre l'organisme fragile du nourrisson. Et si le premier anniversaire peut être considéré comme la première victoire sur la mort, un enfant sur deux ne fêtera pas ses 20 ans et n'entrera donc pas ni dans l'âge de la procréation, ni dans celui de la vie active, ce qui pose avec acuité le problème du renouvellement des générations

En ce qui concerne la pathologie des adultes, la différence essentielle réside dans la prépondérance des pathologies pleuro-pulmonaires à maximum de saison froide (de l'automne au printemps), indissociables des brumes d'arrière-saison et des frimas d'hiver. Les enfants sont, bien entendu, sujets à des coqueluches mais essentiellement à des maladies digestives estivales. Dans les causes de mortalité adulte, on trouvera les "points" (pleurésies), la "phtisie", terme désuet de nos jours et qui pourrait bien correspondre à la tuberculose à moins que ce ne soit la "consomption", les "rhumes opiniâtres et épidémiques" et cette maladie à la mode, venue d'ailleurs (de Saint-Pétersbourg, affirme ce paysan de Reitwiller en 1782), qui empoigne (Voltaire en sait quelque chose) et qu'on appellera la "grippe". Une telle pathologie l'emporte de loin sur les pathologies infectieuses (dysenteries, hydropisies, parasitoses), sur les maladies épuisantes liées à la vieillesse, sur les morts subites par accident ou suicide. Pourtant, d'un bout à l'autre de l'année, si un mot revient de façon obsédante, même chez les adultes, c'est encore celui de "fièvre".

 Après avoir passé de l'état épidémique à l'état endémique, la peste, "ce mal qui répand la terreur", semble avoir définitivement disparu dans l'Europe rhénane, à la suite d'ultimes offensives entre 1666 et 1670, pour migrer vers l'Europe centrale et la côte baltique : c'est, selon Pierre Chaunu3, "l'une des plus grandes victoires de l'Europe classique".

Or la peste disparaît dans les faits, par suite de l'éradication du rat porteur de la puce pesteuse, non dans les mentalités : on a été tellement traumatisé des générations durant qu'on appellera "peste", au XVIIIè siècle, toute maladie contagieuse de nature "pestilentielle". C'est donc la peur, une peur historique, qui n'est pas exorcisée, comme le montre cette identification outrancière entre la peste traditionnelle et les "fièvres" dysentériques, typhoïdes ou paratyphoïdes, vermineuses, bilieuses, putrides. C'est contre elles que se déploie l'activité des médecins des "Lumières", car elles éclatent tout au long de l'année : fièvres quartes en hiver, tierces au printemps (continues et malignes), fièvres intermittentes en été (lors des années humides comme 1691, 1703, 1709, 1720).
Comme en Alsace, selon l'expression du Docteur Maugue1, "toutes les saisons sont déréglées", les épidémies de fièvre n'arrêtent pas de l'année, accompagnées de symptômes qui ne trompent pas : le malade prend une apparence cadavérique, a envie de dormir sans trouver le sommeil, est saisi d'accès de fièvre succédant aux accès de frisson, a la respiration courte, des douleurs sourdes à l'estomac, rend "par le haut et par le bas" une matière "sanguinolente", a la langue chargée de glaires et les urines laiteuses, rouges, noirâtres ou "couleur chocolat", les selles pleines de vers "de quatre à six pouces", l'odeur fétide, d'une puanteur insupportable, le regard fixe, est sujet à des cauchemars nocturnes avec délires et convulsions, il est hanté par des "images de morts et de spectres", le tout durant quelques semaines, et ceux qui en réchappent deviennent "sourds ou imbéciles"...

Les médecins des Lumières
Dénombrer le personnel médical (4 à 5 médecins et 15 à 20 chirurgiens pour 10 000 habitants, ville et campagne confondues : ce sont les estimations qu'avance Jean-Pierre Goubert4 pour le Nord et l'Est de la France à la fin du XVIIIè siècle) estimer la "densité médicale", évaluer l' "équipement médical" (autre anachronisme) sont des démarches qui n'ont de sens qu'en cas de recours généralisé à un médecin attitré et à une politique volontariste de médicalisation sous l'impulsion de l'Etat : tel est le cas de nos jours, mais en aucune façon à l'époque moderne. Car l'art de guérir relève, à l'époque, de solutions multiples proposées par un personnel médical très hétérogène.

La première des solutions, mais sans doute la plus tardive, consiste à recourir au "médecin physicien" : le Hofphysicus, s'il existe, à proximité d'une cour princière (Bouxwiller) ou le Stadtphysicus accouru depuis la ville voisine : Wenner à Obernai, Silberling à Molsheim, Oberlin dans les bailliages ruraux de la ville de Strasbourg font, dans les années 1770, figure d'hommes de l'art et de détenteurs du savoir. Mais les méthodes qu'ils utilisent ne doivent pas être surestimées :
  • Diagnostic rapide, après palpation du pouls et, éventuellement, inspection des urines qui sont censées révéler les affections dont souffre le malade (encore faut-il ajouter que ce "monsieur" qu'est le physicien se décharge souvent de la tâche qui consiste à analyser les urines sur son acolyte qui porte le titre de chirurgien);
  • Traitement reposant sur des théories archaïques, celles de Galien et d'Hippocrate, qui sont fondées sur la croyance du dérèglement des humeurs, à laquelle vient s'ajouter la théorie aériste5
 La théorie des humeurs
Les humeurs trop froides devront être traitées par une intervention échauffante ; les humeurs chaudes devront, au contraire être corrigées par une intervention rafraîchissante. Quant aux humeurs altérées, "peccantes", elles doivent purement et simplement être évacuées. Cette médecine, à la fois agissante et évacuante repose sur une triple technique qui rappelle la formule de Diafoirus chez Molière : saignare ("on saigne les hommes comme les chevaux en Alsace", estime au mileu du XVIIè siècle ce voyageur venu de "l'intérieur" qu'est L'Hermine ; purgare et clysterium donare, le clystère étant "en Allemagne" constituée non d'une seringue, mais d'une vessie de porc. On y ajoutera l'opération, pratiquée avec une certaine répugnance en Alsace, si l'on en croit les voyageurs, qui consiste à poser des ventouses.

La théorie aériste5, plus empirique que scientifique, veut que l'air, élément extérieur à l'organisme, joue un rôle déterminant dans l'éclosion et la contagion épidémiques : les molécules morbifiques, exhalaisons et miasmes en tout genre, qu'on appellera "germes" au XIXè siècle, feraient que la mort "flotte" constamment dans l'atmosphère. Cette corrélation étroite entre le climat et l'infection, l'air et le mal, repose sur un postulat fragile, faux sans doute, mais qui, du fait qu'il s'inscrit dans la logique des mentalités de l'époque, se révélera fort stimulant.

Car, en replaçant la maladie dans son contexte spatio-temporel, en observant (tel est l'état l'esprit des "Lumières") le terrain d'éclosion de la maladie, la médecine officielle fait un travail préparatoire irremplaçable et éclaire, par contraste, les mentalités paysannes réfractaires à toute modification du milieu ambiant traditionnel. Le terrain est tout, affirmera Claude Bernard6 ; le bacille est tout, rétorquera Louis Pasteur7. Le discours du "physicien" du XVIIIè siècle est ainsi un merveilleux essai d'ethno-histoire, puisqu'il révèle les circonstances dans lesquelles il est conduit à opérer autant que la science médicale qui a cours à l'époque. Une aubaine pour l'historien : il nous introduit dans les conditions de vie - logement, alimentation, hygiène -, sans pour autant pouvoir proposer de remèdes avant la révolution pasteurienne : rapport de l'homme avec le milieu dans lequel il vit qui induit un "démarrage" sanitaire plus qu'un véritable progrès de la médecine, car la perception du malsain est inséparable de celle du contagieux.


1, Benoist Maugue (1657-1749) docteur en médecine, conseiller du Roi auprès du conseil supérieur d'Alsace.
2, Edward Jenner (1749-1823) médecin et naturaliste anglais.
3, Pierre Chaunu (1923-2009) historien français
4, Jean Pierre Goubert - Historien des périodes moderne et contemporaine
5, Aérisme: Théorie élaborée par les hygiénistes de la fin du XVIIIè siècle selon laquelle l’air corrompu représenterait le facteur essentiel de morbidité.
6, Claude Bernard (1813-1878) médecin et physiologiste français.
7, Louis Pasteur (1822-1895) scientifique français, chimiste et physicien, pionnier de la microbiologie.



2 commentaires:

  1. passionnant et trés bien documenté... on a envie de lire la suite !

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  2. Bonjour,
    Merci pour le commentaire.
    La suite de l'article est pour bientôt

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